• Nooon! Cthulhu sur Xbox! (part. 2)

    Tombé parmi les rats sous les fondements d'un hangar, j'entends les pas des miliciens au travers des lattes de bois résonner quelques centimètres plus haut. Ils me piétinent ou presque, leurs voix retentissent et me dominent. S'ils me découvrent, ils me tirent à bout portant. Sans arme, je suis condamné au silence, à l'accroupissement, à la petitesse. On n'a pas idée de rester en ces lieux ou d'y revenir apprécier, sidéré, telle beauté sordide. Il faudrait toujours avancer et ne plus se souvenir de l'hôtel aux portes trop longues à refermer.

    Cependant alors que ces événements, ces baraquements et ruelles tordus nous happent, un autre danger guette : celui de la paralysie. Ville bâtie sur le thème de la surface contaminée par un secret profond, s'en échapper devient l'unique issue alors qu'on se sait tenu à l'enfoncement, écrasé entre les hordes de miliciens et ce qui rampe au-dessous. À moins, dans la panique une idée ignoble affleure, de céder à l'appel des ennemis, d'espérer trouver un moyen de rejoindre leur inhumaine communauté. Ok je me rends, ne touchez pas au corps de Rebecca, à la limite je m'en chargerai. Je le viderai selon le rituel. L'idée d'un couple formé par Jack et Rebecca m'avait effleuré, souvenir édénique maintenant anéanti, on devra faire seul, ou rapidement avec ceux qu'on ne rencontre que fugacement et qui disparaissent dans un éclair.

    Une fois armé, je suis en mesure de répondre à l'ennemi. Cachés derrière des filets de pêche, ils ne me voient pas et ne me sentent pas. J'ai bientôt le sentiment que cette ville peut m'appartenir et que j'y ramènerai la loi., Parce qu'il a les yeux rougis (signe d'une sorte de communion), Leon, dans Resident Evil 4, est épargné pour un moment. Ici la Loi du sang est étrangère à toute politique humaine. Leur ambition est de s'en affranchir complètement et de rejoindre un royaume sous-marin. Ils sont d'une autre espèce, une aberration naturelle et leurs cadavres disparaissent sans laisser de trace, comme avalés par l'océan.
    Traversé de multiples visions, passées et futures, le détective se trouve au centre de plusieurs lignes temporelles sans qu'aucune ne renseigne plus que l'autre. Toutes aussi allusives et choquantes, elles sombrent vers l'irrésolution la plus totale.
    L'attente crispante se fait au détour d'un couloir, au fond d'une caverne, au fondement bas et lignes tentaculaires, baissé et suffocant. Est-ce du plaisir que l'on ressent quand on se débarrasse d'un milicien d'un coup de fusil dans le dos ? L'assassinat n'affecte pas la santé morale de Jack, tant l'hostilité rencontrée ne laisse aucune chance en retour. L'extermination des habitants d'Innsmouth est nécessaire à la survie du détective et bientôt pour celle du gouvernement appuyé par l'armée. Si Jack n'est plus tout à fait seul à livrer bataille, il continue de mourir sans rien y comprendre.
    On le retrouvera soumi aux drogues, le corps non plus quadrillé pour être soigné, mais infiltré sous les ordres de Hoover**. Les quelques feuillets qu'il aura ramassés, les quelques signes entrevus lui rappelleront seulement l'ampleur du gouffre qui s'étend et son écrasement irrémédiable. Le jeu nous aura aussi permis de connaître la prononciation exacte, alors qu'on ne les connaissait autrement que par supposition dans la lecture***, de sentences inouïes telles que « Ph'nglui mglw'nafh Cthulhu R'lyeh wgah'nagl fhtagn » . Les morts répétées de Jack interdisent sa disparition et le ramènent au premier plan de l'horreur. Elles font écho aux fins tragiques et récurrentes des personnages inventés par Lovecraft, et se revendiquent jusqu'à l'excès du traitement réaliste de l'horreur dans ses récits.


    * Dans un épisode des Simpsons, la tête de la statue commémorative du passé pionnier de la ville de Springfield était décapitée comme l'est celle du soldat de l'Indépendance sur la place de l'hôtel d'Innsmouth.
    ** John Edgar Hoover, directeur du BOI (Bureau Of Investigation) puis du FBI de 1924 à 1972.
    *** « L'appel de Cthulhu », H.P. Lovecraft, 1926.


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